CONFRERIE ZIANIA

La confrérie Ziania

«De toutes les confréries religieuses musulmanes qui se sont trouvées en contact avec les autorités françaises sur la frontière algéro-marocaine, la plus importante sans contredit, est celle de Sidi El Hadj M'hamed ben Bou Zian, connue sous le nom de confrérie des Ziyania».

Le fondateur de la zaouïa,, est né à TAGHIT probablement vers 1062 h / 1651, dans le Ksar de Barrbi, au « pays » dit des « BENI GOUMI » dont sa mère était issue. Donc, comme le fait si bien remarquer A. MOUSSAOUI dans sa thèse citée supra (p.38), notre saint n'est pas originaire du DRAA comme se plaisent à le noter beaucoup d'auteurs mais bien de Kénadsa où vivait toute sa famille. Il perdit sa mère très jeune.
Aussi, à peine pubère, il ira au ksar de ses ancêtres, c'est-à-dire à La'wina qui deviendra plus tard Kénadsa sous sa méchiakha (c'est-à-dire sous sa direction en tant que cheikh de sa propre zaouïa).

La tradition nous dit que « poussé par un appel mystérieux, il quitta son pays pour aller apprendre le Coran et s'adonner à l'étude ». Un de ses oncles paternels lui donna un peu d'argent pour le voyage en monnaie de l'époque (quelques mouzounat rachidia). Muni d'un maigre viatique, il partit pour le Tafilalet, plus exactement à Sijimassa, qui était à ce moment un brillant centre culturel. Là, il se retirera auprès d'un cheikh (maître) de grande réputation, qui l'accueillit et le protégea. Il s'agit du cheikh SIDI EMBAREK BEN AZZI. Auprès de celui-ci, le jeune M'hammed étudiera le Coran et toutes « les sciences » enseignées dans la médersa de son maître. Il ne tarda pas à devenir un brillant savant et un exégète hors pair du Saint Coran. La tradition nous dit encore qu'à ce niveau, il ne tardera pas à « obtenir l'illumination divine en même temps qu'il acquérait de solides connaissances dans les sciences religieuses et mystiques».

Puis il s'établira dans un des ksour de Sijilmassa, le ksar des Oulad Berdala « où il vécut de charité car sa famille ne lui envoyait absolument rien pour subvenir à ses besoins ». Sa manière de vivre, sa frugalité, son habillement (il était déjà en plein dans la tourmente du mysticisme soufi), sa dévotion, son ascétisme ont fait de lui le disciple préféré du Cheikh Sidi MBAREK BEN AZZI.

Au crépuscule de sa vie, le vénérable cheikh MBAREK fera des recommandations à sa famille et à ses disciples, pour qu'à sa mort, ses dernières ablutions et sa sépulture soient confiées à Sidi M'hamed. Par ces recommandations importantes, tout le monde aura compris que l'héritage spirituel de Sidi MBAREK BEN AZZI revenait désormais à Sidi M'hamed Ben Bouziane et, qu'à ce titre, l'élu possédait déjà ipso facto le sirr (le secret mystique) de son maître. Sidi MBAREK BEN AZZI appartenait à la Tariqa Ech-chadhoulia (voie mystique de Ech-chadhouli) : selon ladite tariqa, le sirr s'est transmis selon une chaîne précise et dans l'ordre chronologique, de l'Ange Gabriel au Prophète (QSSL), à Ali ben Abi Taleb, à Hassen El Basri, ainsi de suite. Dans cette selsela (chaîne), Sidi MBAREK était le 36ème cheikh. En transmettant le sirr à son disciple Sidi M'hamed B. BOUZIANE, celui-ci devient donc le 37ème cheikh de la chaîne.

Sidi MBAREK BEN AZZI étant mort, Sidi M'HAMMED BEN BOUZIANE va accomplir sa mission funèbre à la lettre et même un peu plus. Après avoir lavé le corps du mort nous dit-on, il l'ensevelit lui-même dans le linceul. Après quoi, il but une partie de l'eau qui a servi à laver le corps du maître : ceci « pour imprégner sa propre chair des vertus de la baraka de la chair du défunt, comme le « sirr » de celui-ci avait imprégné son âme ». Puis, suivant les recommandations du disparu, il partit pour Fez afin d'approfondir son savoir religieux. C'est ainsi qu'il va se retrouver à la Medersa de Sidi MESBAH. Il fréquentera également la célèbre université des Qaraouiyine. Il recevra les enseignements des grands maîtres de son temps. Il va acquérir l'estime de tout le monde et se faire beaucoup d'amis parmi les enseignants les plus prestigieux. Avec certains d'entre eux, il gardera, pendant longtemps, des relations épistolaires assidues. Mais, dans ses rapports au quotidien, il aimait fréquenter surtout les humbles avec qui il lisait le Saint Coran et s'adonnait au dikr (les prières des soufis). Mais la ville bourgeoise de Fez ne correspondait pas à l'humilité du saint homme, d'autant plus que, nous disent ses hagiographes, « ses miracles et sa réputation qui ne finissaient de se propager, commençaient à faire ombrage au prince régnant à Fez, qui le lui fera sentir. Alors commencera pour lui une série de désagréables infortunes qu'il aura du mal à vivre. On l'accusa notamment de magie ». Aussi, décida-il de rentrer chez lui, à « La'wina » (la future Kénadsa).

Au pays de ses parents, sa réputation de saint homme l'avait déjà précédée. « Ce fut à ce moment que Dieu lui permit d'atteindre l'état suprême des Soufis. Les gens arrivèrent en foule de toutes parts, « de l'Orient et de l'Occident » pour solliciter sa bénédiction et ses bienfaits. Dans ces circonstances, il eut l'occasion d'accomplir de nombreux prodiges et ne tarda pas à être considéré comme un des personnages les plus considérables de son époque. Sa réputation de « pôle des Soufis » (qotb) était bien établie chez ses contemporains... » (A. COUR cf. supra).

Il se maria avec Lalla Oum Koultoum qui fut, pour lui, non seulement l'épouse idoine, ce modèle de vertu et de droiture, mais aussi son principal second dans l'entreprise de mise en place de la nouvelle institution : la zaouïa. Cette femme, avec qui il vécut vingt-cinq ans environ, lui donnera quatre garçons et cinq filles. L'établissement se consolidait. Sur le plan urbanistique, le ksar originel de l'oasis, la casbah, va connaître un prolongement dans le sens Ouest - Est. En effet, en continuation de cette casbah, Sidi M'hamed va construire sa propre mosquée, sa maison et sa « Khaloua », la demeure où il se livra à ses retraites spirituelles en solitaire. Désormais, l'ensemble des activités de la zaouïa va s'opérer dans cette zone, au détriment de celle constituée par la vieille mosquée de Sid El Hadj, un de ses ancêtres. Cependant, il prendra soin de rénover cette vieille mosquée qui sera la mosquée de la prière du Vendredi, le Jamaa el atiq. Néanmoins, tout le « mouvement urbanistique » du ksar va s'effectuer à partir de la nouvelle mosquée. Le ksar s'agrandit inexorablement. Il y aura un afflux de nouveaux habitants. Ces derniers vont être désignés par le vocable de « L'ffaga » c'est-à-dire « les gens d'en haut » pour ceux qui habitent la zone la plus ancienne, vont être appelés « T'hata » (les gens d'en bas). Les extensions urbanistiques et architecturales successives et spontanées vont se faire dans le sens indiqué précédemment et ce, en parallèle à la falaise de la « barga », mais dont le noyau central demeurera la nouvelle mosquée de la zaouïa naissante. Donc, aux maisons des familles kénadsiennes de vieille souches (d'en bas et d'en haut) viendront « s'accoler » les maisons des nouveaux venus que les kénadsiens « d'origine » appelleront humoristiquement et un peu par dérision les « béni malmoum » (les gens qui se sont assemblés, sous-entendu « autour d'eux »).


DE LA SAINTETE



Ne devient pas « un saint » qui veut. Selon la tradition, l'homme éligible à la sainteté doit posséder des prédispositions et des qualités supérieures, exceptionnelles et manifestes qui le différencient de ses congénères. Ces prédispositions se manifesteraient très tôt dans la vie du saint et ce, par des signes extérieurs prémonitoires remarquables dans le comportement et dans l'intelligence de l'homme, des qualités analogues à celles des prophètes. D'aucuns ajouteraient d'autres vertus, aptitudes et valeurs que seuls les soufis savent développer. Bien évidemment, le milieu d'extraction du saint, souvent nobiliaire et une ascendance qui le ferait remonter jusqu'au Prophète (QSSL) est un plus dans l'illumination de son aura qui associerait « Le Sharaf et la Sainteté ». Celle-ci ne se révélerait pas uniquement par la science ésotérique et exotérique (ilm el baatine oua ilm ed-dhahir) de l'homme, son ascétisme, les bienfaits et la baraka qu'il répand autour de lui, mais par les prodiges et autres miracles dont il se rend capable devant des difficultés exigeant une solution urgente, voire, face à des épreuves périlleuses. La vie de Sidi M'hamed aurait été jalonnée de ses prodiges, nous disent ses bio-hagiographes. Nous pourrions citer ceux des plus saillants que les dits hagiographes se plaisent à souligner. Ainsi, par exemple, pour la période où le saint était encore étudiant à Fez, pauvre et désargenté, il aurait fait couler à partir de son calame (plume de roseau) de l'huile pour l'éclairage et qui servait aussi à payer ses études: il fut accusé de magie (voir supra). Mais c'est à Kénadsa, après l'établissement de sa zaouïa où affluaient des foules de pieux visiteurs que les miracles du saint homme vont se multiplier. A. COUR nous donne une série de ces miracles page 374 et suivantes de la Revue du Monde musulman de novembre 1910, faisant référence au fameux manuscrit de « Taharat Al Anfas ouel Arrouah Al Djesmania fi ettariqa azziyania Ach-chadhoulia» : La purification des esprits et des pensées charnelles dans la voie de la confrérie des Ziyania-Ach-chadhoulia. Ainsi, notre saint aurait guéri un cul-de-jatte venu en ziara (quête de bienfaits et de bénédictions) auprès de lui. Il rendit l'ouïe à un sourd et fit parler un muet. Cela rappelle beaucoup les vertus prophétiques. Sidi M'Hammed aurait été souverainement puissant surtout contre les pillards, les bandits et autres coupeurs de route.

A. MOUSSAOUI qui abonde dans ce sens, nous dit, rappelant les écrits hagiographiques : « Sa puissance s'est surtout manifestée dans la réparation des torts. Depuis son lointain ksar saharien, il a veillé sur tous ceux qui l'ont imploré. Qu'ils soient en route vers la zaouïa ou établis à Kénadsa et ses alentours; qu'ils soient à Tlemcen, Fès, Meknès ou même du Caire, d'Espagne ou de La Mecque, BEN BOUZIYAN était là auprès d'eux quand ils l'invoquaient...

Les distances importaient peu à ce saint qui pouvait faire traverser à son disciple Abdallah At-Twaty, la distance du Caire à la Mecque en une heure ou faire voyager un autre disciple, Alhadj Ali El Qortobi, de Tlemcen à la Mecque, de Médine au Caire ou d'une Île vers Kénadsa en un moins de temps qu'il faut pour le dire. Tous ses miracles montrent le saint comme un souverain, dominant un espace où il fait la pluie et le beau temps, au sens propre comme au figuré ». (Thèse précitée p. 44).

Evidemment, nous sommes en plein dans l'extraordinaire. Quand bien même que ce don d'ubiquité qui permet à notre saint d'être partout en même temps, ici et ailleurs, à des distances inimaginables, en train de secourir des caravaniers en danger de mort, ou de faire traverser des distances époustouflantes « entre l'Occident et l'Orient » à des pèlerins en difficulté, ne relèverait que de la légende, force est de constater que cette puissance dissuasive prodigieuse avait doté la zaouïa de Kénadsa d'un pouvoir fabuleux qui assurera la protection de la ville et des caravanes. C'est ce qui assoira pour longtemps la réputation de la puissante institution politico-religieuse.

A telle enseigne que les chroniqueurs coloniaux vont qualifier cette zaouïa de: «Compagnie d'Assurance de Voyages».

En fait, ce serait plus que cela : nous assistons à la naissance d'un véritable «petit Etat» qui va faire date et dont ses puissants voisins vont en tenir compte et le solliciter dans leurs affaires.


Pour une meilleure compréhension de cette période, il est peut-être nécessaire d'avoir une vison claire sur le contexte géopolitique voire administratif de la région à cette époque (fin du 16ème s. début du 17ème). Les voisins les plus puissants qui jouxtaient le « territoire » de Kénadsa étaient sans conteste, d'une part, au nord-est, la Régence Ottomane d'Alger dont le pouvoir s'exerçait sur le nord de l'Algérie et de la Tunisie et d'autre part, au nord-ouest, le Royaume du Maroc sous la monarchie alaouite, (le Sultan Moulay ISMAIL, était un contemporain de Sidi MHAMMED BEN BOUZIANE). Comme à l'époque, il n'y avait pas les frontières d'aujourd'hui, l'étendue territoriale d'un pays donné était limitée par les endroits où s'exerçait réellement son pouvoir, c'est-à-dire sur les villes, les villages et autres agglomérations qu'il pouvait diriger, administrer et contrôler à partir de sa capitale. Donc, il s'agissait d'un espace sociopolitique à géométrie variable, obéissant aux vicissitudes des guerres et des arrangements qui en résultaient.

Pour les dirigeants de la Régence ottomane, dont les activités étaient surtout tournées vers la mer, ces régions désertiques étaient trop éloignées, difficiles d'accès et présentaient de surcroît, trop de risques pour pouvoir les intéresser, d'autant plus que ces « gouverneurs » (Deys et autres Beys) devaient considérer « qu'il n'y avait pas grand-chose « à gratter » en ces contrées et que donc le jeu ne valait pas la chandelle ». Par contre, pour le Maroc qui tournait un peu le dos à la mer, le problème était différent puisque ce pays entretenait des rapports commerciaux assidus avec le « Soudan » et que par conséquent, ses caravanes devaient obligatoirement traverser les grands espaces désertiques. La zaouïa de Kénadsa (« état » indépendant) allait devenir pour ce pays une aubaine et un atout inespéré pour ses affaires commerciales et mêmes administratives. C'est là que ce rôle kénadsien de « Compagnie d'Assurance de Transports Internationale » va avoir toute sa signification. Nous verrons comment.

Au Maroc, l'Etat est appelé, encore de nos jours, du vocable de « Makhzen», ce qui est un peu l'équivalent chez nous de l'ex et défunt mot «Beylek». Comme cité plus haut, pour l'époque, la souveraineté du Sultan s'exerçait là où le « Makhzen » avait un réel pouvoir : ce territoire s'appelait « Ard El Makhzen » (la terre ou territoire du makhzen). Autrement dit, là où existait un semblant d'administration locale dépendant d'un pouvoir central (Le Sultan). Au-delà de cette limite, c'était « Ard Siba » c'est-à-dire des territoires sans maîtres, en quelque sorte des territoires « en déshérence » où ne s'exerce aucun pouvoir, cela portait aussi le nom de « Ard El Khaouf », (terre de la peur), ou « Ard El Harb », (terre de la guerre) c'est-à-dire, là où les conflits armés sont possibles à tout moment.

Sur ces territoires dits « ard siba » ou « Ard el Khaouf », le Maroc puissance avoisinante n'avait aucun pouvoir. D'ailleurs, à ce titre et soit dit en passant, on se demande par quelle alchimie abracadabrantesque, des partis politiques marocains revendiquent aujourd'hui certaines de ces régions notamment Kénadsa, Béchar, le Touat - Gourara etc. alors que ces régions à ces époques lointaines, n'appartenaient qu'à elles-mêmes, c'était pour les Marocains « ard siba ». Consacrées algériennes par la Révolution de Novembre et par le Droit international, elles sont donc à jamais et officiellement algériennes. Néanmoins, nous continuerons à les désigner par « ard elkhaouf » pour l'époque de « l'institutionnalisation » de la zaouïa de Kénadsa, établissement politico-religieux (vers 1700). Mais ces territoires n'étaient ni inhabités, ni vides et encore moins en déshérence. Loin s'en faut. En effet, ces territoires étaient « occupés » par certaines tribus nomades (nous verrons lesquelles) qui se considéraient chez elles. Elles exerçaient leurs propres lois et n'étaient soumises à aucun pouvoir d'aucune sorte, sauf celui plutôt moral de leurs chefs respectifs. Elles avaient aussi des égards, du respect envers les cheikhs des zaouïas (Kénadsa, Kerzaz). C'est un peu le même schéma que l'on retrouverait dans beaucoup de régions du Maghreb de cette époque. Et c'est peut-être ce qui poussa De Gaule à dire qu'ils (les Français) « ont trouvé une mosaïque de tribus ». Avec les habitants sédentaires des oasis (des paysans pour la plus part), ces tribus avaient généralement des rapports étroits de « clientélisme » qui consistaient en des clauses de protection contre les dangers extérieurs (razzias notamment). Pour cette protection, les oasiens devaient payer un « tribut » à leurs protecteurs dont le montant était fixé d'avance. Mais ces tribus « guerrières », quand elles ne se faisaient pas la guerre, vivaient relativement en paix selon des conventions et des codes tribaux dont les transgressions étaient des cas de « casus belli » à l'origine de conflits souvent meurtriers. Pour vivre en paix, et en l'absence de toutes structures étatiques, il fallait à ces tribus, qu'elles délimitent elles-mêmes les règles de vie applicables à tout le monde et déterminer avec précision les territoires sur lesquels chacune d'elles était en droit d'évoluer. En fait, ce fut une organisation de survit qui consistait en une adaptation culturelle d'abord au rigueur du climat et à une adoption d'une économie propre au désert. Trois espaces vitaux entraient pris en considération : d'une part, les oasis qui assuraient les subsistances en produits agricoles. Les oasis sont en effet des agglomérations humaines fixes, où tout un chacun avait le droit de posséder un où plusieurs biens à titre individuel (bien Melk) en matière de foncier ou autres, d'autre part, les zones de pacage ou terrains de parcours où l'on faisait paître les bêtes, associées à des zones d'épandage des oueds sur lesquels se pratiquait une agriculture saisonnière de céréales surtout : ces terres d'épandages des crues d'oueds étaient considérées comme des biens « Arch » et avaient donc un caractère de biens indivis. A la naissance de Kénadsa, qui va devenir un « ksar phare » dans la région Béchar - Saoura, les principales tribus nomades qui évoluaient sur cette aire géographique sont au nombre de quatre. Les Ouled Djérir qui vivaient (et y vivent encore) à Béchar pour la majorité, avaient leurs zones de pacage au nord de Béchar (Oum Chegag), à l'est, à Ben Zireg vers Béni-Ounif, à Oued Ennamous et à Zouzfana. Ils pratiquaient également la transhumance sur le Djebel Grouz (nord-est de Béchar). Ils avaient leurs zones céréalières sur les épandages de Oued Zouzfana. Au sud-ouest de Béchar, vivait la tribu des Doui Ménia, de loin la plus importante tribu en nombre. Les membres de cette tribu ont pour « capitale » traditionnelle Abadla où bon nombre vit toujours. Ils avaient pour zone de pacage toute la vallée du Guir, où ils pratiquaient également l'agriculture des céréales sur les abords de cet oued que nous avons vu très important. Mais les zones géographiques « économiques » et de « déplacement » des Doui Ménia sont loin de se limiter aux seules zones que nous venons de citer. On peut dire qu'ils n'avaient pratiquement aucune de limites précises dans leur espace d'évolution. On les retrouvent d'ailleurs majoritaires à Kénadsa où le Arch des Ouled Bel Guiz a fait souche de vieille date. Ils avaient des rapports commerciaux et des échanges étroits avec les métropoles sahariennes de l'époque. Ils allaient commercer très loin vers l'Ouest au pays des Réguibat, l'actuel Sahara occidental, et aussi avec le sud du Maroc, surtout avec le Tafilalet. Pour mettre en exergue l'importance de leur nombre, les Doui Menia se définissent par cette formule numérique obscure : « nous sommes 5 X 5 et le 1/6ème c'est Ouled Djérir ». Entendent-ils par là qu'ils sont 5 archs que multiplient 5 soit au total 25 archs et que les Ouled Djérir ne représenteraient que le 1/6 de 25 ?

Si ces informations ont quelques intérêts, elles nous donnent au moins une idée de la composante humaine de la région, à la proximité immédiate de la zaouïa naissante de Kénadsa, car ces tribus vont être à la fois ses approvisionneurs, ses défenseurs et son « bras séculier » à l'occasion. Les Doui Ménia et les Ouled Djérir, malgré les disproportions de leurs nombres, ont toujours vécu en parfaite intelligence et entretenu des rapports de bon voisinage, de fraternité, voire d'alliance par la voie des mariages. En fait, ils avaient conclu de tout temps un pacte confédératif d'auto-défense. Et on peut dire que, de mémoire d'homme, jamais il n'y eut de guerre entre eux. Néanmoins, une quelque opinion tenace leur prête « certaines rivalités traditionnelles » souvent exagérées, voire malveillantes. Plus tard, pour faire face à la colonisation, ces deux tribus vont conclure le fameux pacte donnant naissance à la confédération dite « ZEGHDOU » du nom d'un petit ksar près du Draa, en territoire algérien où ce pacte fut conclu, et ce, avec une troisième tribu celle des Béni-Guil, que l'on dit aussi importants en nombre que celles des Doui Menia. Les Béni-Guil vivent sur les confins de l'Atlas saharien. Ainsi, au hasard du tracé de la frontière algéro-marocaine, ils se sont retrouvés du côté marocain et sont donc devenus marocains. Peut-être que si leur avis avait été sollicité, ils seraient actuellement algériens ! La quatrième tribu qui nous intéresse est celle des Renanma ou Ghenanma. Les Ghannamis ont toujours vécu dans la vallée de la Saoura à partir de Béni-Abbès jusqu'à Talmine à la frontière de l'actuelle wilaya d'Adrar. Ils auraient eu pour capitale traditionnelle El-Ouata, entre Béni-Abbès et Kerzaz.

La ville de Kénadsa va exercer un pouvoir spirituel et moral sans partage sur ces grands espaces. Le développement du commerce caravanier dans le sens nord-sud et sud-nord, va permettre à la ville de prendre de l'extension et vivre une prospérité inégalée dans le Sahara de l'ouest. Le Cheikh de la zaouïa va exercer petit à petit un pouvoir bicéphale : spirituel et civil. Quoique ne possédant pas d'armée, le puissant pouvoir « de malédiction » de la zaouïa était très craint par les écumeurs de routes, qui pouvaient être « atteints dans leur chair, dans leurs biens, dans leurs familles et leurs enfants là où ils se trouvent, s'ils osaient s'attaquer à une caravane accompagnée par un guide de la zaouïa, qui souvent était porteur d'un sauf-conduit portant le sceau du Cheikh. Donc la bienfaisance de la baraka du Cheikh Sidi Mhamed Ben Bouziane était recherchée et sollicitée. Par contre, sa malédiction et le pouvoir de ses imprécations étaient très craints et exerçaient un pouvoir dissuasif et de l'effroi. Ce pouvoir-là, remplaçait toutes les armées du monde. Petit à petit, le Cheikh de Kénadsa était devenu « un prince régnant » et ce, subrepticement, sommes-nous tentés de dire. Le pouvoir théologique était doublé désormais d'un pouvoir séculier. Ce qui, d'ailleurs, était inévitable dans la mesure où la ville avait une population importante qui exigeait une certaine gestion. Les habitants de Kénadsa, devenus « sujets », se sont habitués naturellement au pouvoir de leur cheikh qui prendra le titre de « SAYED » (Seigneur) : un protocole des réceptions fut institué, une organisation des festivités publiques aussi. On institua le cérémonial de la « JALALA ». Ce cérémonial consistait à chaque apparition publique du SAYED de l'accompagner par un coeur répétant à haute voie la formule : « Allah al Aziz ya Rabbi » (Dieu le Bien-aimé ô Monseigneur). On ne pouvait plus s'approcher normalement « du prince » sans une raison très valable. Il faut se faire annoncer et attendre d'être reçu en ayant de bons motifs pour l'entrevue. Sur le plan de la vie civile, le Cheikh administrait la cité. Un pouvoir judiciaire est instauré. Le Sayed rendait la justice à travers les cadis qu'il nommait officiellement et faisait exécuter les sentences rendues par lesdits magistrats. En cas de divergences d'interprétation du droit musulman, les oulémas de la ville étaient consultés. Ils se concertaient pour décréter la fatwa idoine qui devenait, dès lors, applicable et que personne ne contestait. Ces savants étaient nombreux du fait que Kénadsa abritait une « université » théologique à l'instar de celles de Fez et de Tunis, mais à une échelle plus réduite. D'ailleurs, il était de coutume kénadsienne, que les étudiants qui désiraient parfaire leurs études se dirigeaient traditionnellement vers ces deux villes maghrébines précitées.

Nous avons vu que le Cheikh n'avait pas d'armée ni de police. Cependant, en cas de menace imminente sur Kénadsa, le Cheikh faisait promptement appel aux tribus citées plus haut qui se mettaient immédiatement à son service et sur le pied de guerre, notamment la tribu des Doui Mania, dont nous avons vu plus haut qu'elle disposait de tout un « arch » sur place, à Kénadsa même : les Ouled Bel Guiz. En cas de grand danger, Abdadla est alertée et les Ouled Djérir de Béchar à quelques encablures de Kénadsa, l'étaient aussi. Ceci était quand même assez rare. Car, non seulement que les éventuels agresseurs étaient dissuadés par ces « forces » que le Cheikh pouvait mobiliser très rapidement, mais sa seule force spirituelle constituait une arme « de destruction massive » et donc de dissuasion. Cependant, il est vrai que certains cheikhs de la lignée, s'étaient dotés d'une petite garde « prétorienne » composée essentiellement de leurs esclaves personnels. Mais c'était plus une garde de cérémonie qu'autre chose. Ses « agents » servaient surtout d'ordonnance et de domestique au cheikh. Cependant, certains avaient de réelles fonctions. Ainsi, s'il arrivait que le « prince » veuille convoquer quelqu'un, c'est à l'un de ces « gardes » qu'il ordonne d'aller le chercher. Si l'interpellé s'avère récalcitrant, le cheikh envoie deux, trois, quatre esclaves pour le faire venir de force. La « contrainte par corps », les emprisonnements pour divers larcins ou délits étaient également pratiqués.

La tradition nous dit que Kénadsa a connu son apogée sous le règne de ABI MADYAN ETH-THANI, « le deuxième du nom » (1825-1852). Son prestige, sa notoriété, l'étendue et la quantité de ses propriétés, de ses biens matériels, la dynamique de ses représentations dans tout le Maghreb, au Moyen-Orient et même dans les pays dits du « Soudan » (Afrique subsaharienne), ont fait de lui une véritable puissance. Evidemment, cette grande notoriété finit par faire ombrage au Sultan du Maroc, qui ne tarda pas à le faire savoir à Kénadsa. Aussitôt, le Cheikh de Kénadsa, sentant la menace qui pesait sur son petit empire, dépêcha auprès du souverain marocain, une délégation en ambassade, composée de notables de la ville, avec des présents de valeur et une lettre où le Cheikh faisait don au Sultan, d'une partie importante de ses propriétés se trouvant dans le sud du Maroc. Ce « somptueux cadeau » inattendu et la courtoisie de « l'ambassade kénadsienne » calma les appréhensions du alaouite, qui s'aperçut que « Le Prince de Kénadsa » était plus préoccupé par « les transactions commerciales » que par des velléités de pouvoir hégémonique ». Les bons rapports qui ont existé entre Kénadsa et la monarchie alaouite ont fait de Kénadsa un partenaire de choix dans les affaires d'Etat. Ainsi, le souverain marocain sollicitait-il les cheikhs de Kénadsa pour intervenir dans les conflits qui éclataient entre les tribus de l'Atlas pour agir et trouver des solutions de paix. Ainsi, Kénadsa continua à prospérer et à faire des affaires avec ses voisins et affiliés jusqu'à l'arrivée des Français, qui vont mettre fin à un établissement humain des plus originaux dans une région désertique réputée pour être des plus hostiles. Cet équilibre de plusieurs siècles entre la nature et les hommes va être rompu de façon brutale.